Trente-neuvième question posée par l'Atelier en question(s) :
"Quelle est votre couleur préférée ?" 

Voyez plutôt...


Vintage stories : " Martels en tête "


-- Frankfurt am Main --
La brasserie, en sous-sol, vibrait sa mélodie, avec les invertis, les putains du quartier, les accros, les nervis, les petites mains, les pattes grasses…
Kurt était à l’étage, à peaufiner leur nid, tandis que Karl Baumann, flanqué d’un Fabrizio portant flûtes et champagne, prenait place à la table où s’engageait un craps.
“- Dis-moi, Fab’, ma coquine, entre le rouge et le noir, c’est quoi ta couleur préférée ? s’enquit le prussien auprès du gigolo, natif de Torino, qui n’attendait rien tant que d’avoir ses faveurs, pour le temps qu’il faudra, avant qu’il ne le jette, comme la paire de dés roulant entre ses doigts, sur le long tapis du hasard.
“- Rosso, padrino ! Rosso ! s’enthousiasma l’adolescent finissant.”
Comme il approchait la vingtaine, Fabrizio le savait, Karl ne tarderait pas à lui préférer plus fraîche carne. Seule la fidélité de l’industriel à son fasciste père lui valait d’être là, dans ce bouge au gratin sélectif malgré les apparences.
“- T’es vraiment trop con ! persifla Karl Baumann, disposant ses jetons de couleur noire sur le tapis.”
Noire ! Noire, bien sûr !

L’entrepreneur prussien avait le front soucieux.
Jouer n’y pouvait rien. Mais jouer, c’est le jeu.
Karl pensait à sa femme, Anne-Sophie, la trop bien née Grangier. Elle venait d’annoncer son intention de rentrer à Paris, au motif qu’elle était (enfin ?) enceinte. Il était moins inquiet en la sachant au loin, chez les bougnouls, à faire sa belle avec les ONG. Dès qu’elle se rapprochait, ça foutait le bordel dans ses “petites affaires”...
Mais bon ! Leur mariage l’avait remis à flot.
S’épongeant le front pour chasser cette pensée, Karl Baumann attendit le verdict (assassin ?) que rendrait son lancé de dés, transposé en bille jetée dans la roulette génique. Garçon ? Fille ? Garçon !! Bien sûr…

chili-dice
***

-- Entre parenthèses --
Après quelques tours de clé maladroits, il peut enfin ouvrir la porte de son petit appartement. Je dis “il”, mais c’est moi. Enfin, je crois. J’ai dit “appartement” ? J’aurais pu dire “grotte”; parce que ça rime avec “je suis rentré, crotte !”
Les pas à faire et ceux à éviter, il les connaît sur le bout de ses doigts de pied. C’est que c’est un rien compliqué de marcher, là-dedans. Le sol est invisible, sauf à de rares interstices - ajours changeants, percés dans un tapis inénarrable, (essentiellement ?) composé de cadavres de bouteilles (de vin, d’eaux pétillantes, de sodas), de courriers en souffrance, de brouillons divers (poèmes inachevés, grilles de verbicruciste au crayon gris, lettres mortes, dessins plus ou moins réussis), vêtements de la saison précédente. Et j’en passe…

Cheminer dans ce fatras lui est devenu familier. Depuis le temps… ! Depuis le temps qu’il ne sait plus c’est quoi, le temps. Mais bon ! Ça reste périlleux, même à jeûn.
Pas compliqué : aller aux toilettes, à deux enjambées vers l’avant, trois vers la gauche, dans la salle de bain, plus spacieuse que le reste du logement (un meublé de 28m2). Car l’intervalle est ourdi d’obstacles divers et changeants - presque à chaque mouvement osé dans cet espace.
Pas, pas compliqué : une enjambée dans l’ajour d’entrée, l’autre pour atteindre le coin du sommier dégagé, à dessein, pour prendre appui dessus, avant de s’affaler sur le lit (d’une personne - qui d’autre ?). Bon… Sur le coin du lit le plus proche de la porte. Son endroit à vivre. Assis ou en position fœtale, selon l’activité (d’éveil ou de sommeil).
Pas très très compliqués : aller à la fenêtre ou dans le coin cuisine, situé à la gauche de la tête de lit, dont la moitié (du lit) est, pour tout dire, un cendrier partiellement couvert de papiers gras, de canettes et de paquets de clopes vides.
Si les paquets sont vides, les mégots ne le sont pas tous. Tout au bout (ça veut dire : à l’opposé de la porte, près de la première des deux fenêtres), en fouillant un peu, s’y peuvent trouver des mégots de l'Époque Faste - quand il les écrasait (un peu, beaucoup, négligemment…) avant la fin.

Alors ?
C’est lui ou c’est moi ce Mowgli allant chercher, au coin cuisine, la seule tasse où boire de l’eau ?!!

La sueur froide et les yeux fous, Robert s’éveilla d’un seul coup !
Ce cauchemar… en partie fait de ce qu’il sait des sordides histoires auxquelles sont confrontés les policiers, les urgentistes et les huissiers, ce n’est pas loin d’être la sienne; les meubles de son appartement ressemblant déjà à New-York, avec leur accumulation de cadavres de toutes sortes !
“Mordel de berne ! s’exclama-t-il, dans le secret de sa nuitée douillette, due aux bons soins de son favori supérieur, le chef Henri.”

Oui, mais le chef en rirait-il, s’il savait ?

pol22_Bob-depressed

 

>la suite<
___

[précédent]


Pour embrasser tout le fil du feuilleton.


tiniak ©2022 DUKOU ZUMIN &ditions TwalesK


Le feuilleton développe à présent sa DEUXIÈME PARTIE
Intitulée 
"vintage stories", elle opère un retour sur les motivations des personnages, principalement autour de celles qui conduiront Anne-Sophie Grangier, mère du personnage central, à convaincre Sophronyme de renverser le modèle mondial dominant. 
Le principe de publication demeure le même; il répond aux questions hebdomadaires posées par l'Atelier en question(s), proposé par AnnickSB (que je ne remercierai jamais assez pour cette intiative).