"La poésie n’est au service de rien, rien n’est à son service. Elle ne donne pas d’ordre et elle n’en reçoit pas. Elle ne résiste pas, elle existe – c’est ainsi qu’elle s’oppose ou mieux : qu’elle s’appose et signale tout ce qui est contraire à la dignité, à la décence. A tout ce qui est contraire aux beautés relationnelles du vivant."

Patrick CHAMOISEAU, Frères migrants, éditions du SEUIL, 2017.

Manifeste poLétique

L'art en trois mots commençant
La poésie (comme je la vis), telle que je la conçois, telle que je l'écris, la chante, la récite, est une forme animale que je vous confie pour que vous éprouviez, à l'impromptu, un jour ou l'autre, le besoin de la caresser.

Je l'ai nourrie, au préalable, avec toute l'acuité de mes complètes sensations; aussi bien celles que je peux mobiliser, en conscience, mais encore celles surgissant de terrains enfouis, bien profond, dans le secret de ma personne. Arrosée d'élixir aux encres diverses, de l'aquarelle à l'eau forte et autres alcools plus ou moins éthérés...
Puis, je l'ai bardée du sous-texte que représentent, chacun à sa place précise et dûment définie : la culture qui m'anime et me traverse; le vaste contexte du réel où baignent les choses et les êtres; ainsi que la dimension spirituelle sans quoi nous ne saurions prétendre constituer, en ce monde, une espèce à part dans l'ordre du Vivant. Ces trois domaines devant encore, par nécessité, non seulement cohabiter, mais aussi interagir, par leurs liens d'interdépendance. Dans une continuelle construction. Une structure consentie. Contre nature ! Mais tout contre... 

Ce pourquoi il me semble que l'art poétique naît de ces trois états, qui forment les trois conditions nécessaires pour produire l'œuvre artistique (quelle qu'elle soit) : 1) la sensation éclairante, qui inspire, 2) la traduction originale d'un fond nourri pour être partagé, enfin 3) l'aspiration intime à manifester, au-delà de soi-même, une activité spirituelle structurante - autrement qu'en légo (hin, hin). Et dans cet ordre, oui, selon moi.
Ce que je résume parfois, dans mes vers les plus denses, par le Senti Mental.

Réunir ces trois conditions, c'est déjà manifester une intention artistique... qu'il restera à exprimer pour la rendre fertile. Et par fertile, je me rapproche du sens qu'en donna le poète portugais Fernando Pessoa, qui parlait en substance de l'acte artistique comme l'expression sensible d'une intention civilisatrice, prétendant à l'universalité sans toutefois se départir de certaine originalité, toute locale... Enracinée et personnelle.
De sorte qu'il existe des formes d'expression typiquement françaises, anglaises ou angolaises... mais aussi bretonnes, de Basse-Saxe ou new-yorkaises.
De la sorte, à partir de ces formes expressives singulières, l'intention originale de l'auteur faisant montre de ce qu'il a pu digérer des quelques éléments issus de ce qui l'entoure ou de ce qui l'habite (le monde, les autres cultures, les autres états de la conscience...), alors son œuvre, par ce qu'elle touche de l'universel, peut être qualifiée d'œuvre d'art. Tout simplement parce qu'il se trouvera toujours quelque sensibilité singulière, ici ou là, pour a minima s'en émouvoir, au mieux se nourrir en profondeur. Mais toujours selon sa propre et originale façon de percevoir.
Basiquement, autour de l'œuvre artistique, le filtre de la sensibilité fonctionne dans les deux sens. C'est donc, également, l'enjeu en jeu dans la poésie. : une étrange, improbable, mais possible rencontre.

Singulière combinatoire
Un jeu étrange est à l'œuvre, en poésie.
Les mots qu'elle emploie élargissent leur sens souvent bien au-delà de leur signe écrit. De surcroît, quand le lecteur les reçoit, il les transforme à sa guise, selon sa sensibilité propre et originale.
Ainsi, bien que les mots transcrivent l'intention originale de son auteur (qui peut prendre le parti délibéré de laisser grande ouverte la porte de l'interprétation... ou peu, ou pas), malgré tout, le lecteur peut en déduire quelque chose de proprement différent. Quelque chose d'autre qui lui appartient en propre, je veux dire. Quelque chose de l'autre. Quelque chose que, produite en amont de cet autre regard, l'intention originale de l'auteur n'aura même pas prévu d'y mettre. Magie !

Oui, magie de l'entendement...
Car, et c'est encore un aspect qui me porte vers elle, la poésie, pour être comprise (prise avec soi), est faite pour être dite. Donc entendue. Où la musicalité du phrasé poétique prend toute son importance, à mes yeux du moins.

Dé-lire le monde
J'ai opté pour la poésie, certainement en grande partie parce que je suis musicien. Enfant, déjà, ce que je percevais ou ce qui remontait à ma conscience, j'en éprouvais la musicalité. Métis créole, fils aîné de parents séparés puis divorcés tôt dans mon enfance, j'étais, à l'âge de sept ans, entouré d'un père guadeloupéen, professeur d'espagnol et guitariste, d'une mère titulaire d'un poste d'enseignant du français au collège, d'un beau-père agrégé de lettres modernes enseignant au lycée et d'une belle-mère violoncelliste, concertiste et chargée de la direction des études au conservatoire régional de Caen. Conservatoire où j'ai pratiqué le piano d'abord, le cor d'harmonie ensuite, de sept à dix-sept ans.

Autant dire que je fus tôt sensible à la musique et à la musicalité des mots.
J'en nourrissais mon expression. Tour à tour avec humour ou par mélancolie. Une mélancolie mue par l'expérience précoce du sentiment d'abandon et de l'impression d'être illégitime, en fils métis de parents divorcés que j'étais, dans des années '70 fortement imprégnées de préjugés, bourgeois ou populaires, hérités d'un XIXème siècle aux conservatismes contrits, partiaux et contraignants.

Or, il se trouva que, la combinaison basique de mes talents de musicien et de mon goût pour les mots désuets m'attira des amitiés que je qualifie, aujourd'hui encore et à moult titres, de singulières.
De l'enfance à l'adolescence, elles furent - et pour la plupart, notamment féminines, tandis que mes amitiés masculines et privilégiées (donc plus rares) se développaient principalement à partir d'une sensibilité particulière et partagée, s'employant à lire le monde, les choses et les gens, autant que les rapports qui les imbriquent, dans une perspective décalée. Attachée à porter là-dessus un regard autre que le sens commun.
Si singulièrement, qu'avec le plus fidèle d'entre eux (donc, mon meilleur ami, aujourd'hui disparu), nous avions réinventé l'écriture avec nos propres signes, développé un langage inaccessible à d'autres et fomenté des 'sketches' mémorables pour qui a fréquenté le lycée Fresnel, de 1981 à 1983, à Caen.
L'humour absurde aura toujours été le ciment essentiel de ces amitiés fraternelles, intenses et sincères. Jusqu'au sein du groupe de rock new wave, dont le dernier nom fut 'Les Desesperados', que j'animais avec de joyeux drilles avant que les prémisses de la maturité ne nous conduisent, en 1991, à nous séparer... pour 'assurer', tout de même ! Après avoir 'assumé', dans ce milieu souvent délétère, nos délires infantiles, mais non dénués de sens. Qui nous valurent, entre autres, de nombreux premiers prix à quelques éditions du Festival de la Presse Jeune, à Poitiers. Lionel J**, si tu lis ces lignes... 'Gong !'
Résolument rebelles à l'apathie, je vous dis !
Partisans de cette 'Autre Démarche' qu'expérimenta John Cleese (du Monty Python's Flying Circus) dans le métro londonien.

Ce que j'appelle désormais dé-lire le monde vient de là.

Le défi ludique dans la contrainte appliquée
A présent, ce qu'il m'importe de clarifier dans ma façon de produire de la poésie, c'est sa forme.

Qu'on s'en tienne rigoureusement aux préceptes de sa rigueur formelle ou que l'on s'emploie à tordre sa forme de toutes les manières envisageables, la poésie demeure une forme. Une forme modelable comme un pain de terre glaise. Mais une forme toujours.

"La poésie ne peut exister sans l'émotion ou, si l'on veut, sans un mouvement de l'âme qui règle celui des paroles. Un poème n'est pas une froide horlogerie ajustée du dehors ou alors il n'y a plus qu'à versifier sur les échecs ou le jeu de billard" nous dit Paul Claudel. Je suis en tout point d'accord avec ce propos. Mais, je le répète, la poésie est une forme. Pas moyen d'en sortir.
Nul intérêt d'y rester coincé non plus !

La forme académique, cette forme rigoureuse et contraignante du poème eut, en son temps glorieux, pour fonction principale de caractériser le genre de poème selon sa structure. Des milliards d'écoliers ont souffert et souffrent encore de ce dogme, borné, motivé par des fins élitistes, en fait.
Car enfin, dirait-on de "Carrés et cercles concentriques", œuvre picturale de Kandinsky (en 1913), que ce ne sont que des cercles dans des carrés ? Evidemment non. La proposition de Kandinsky est intéressante, en ceci qu'elle annonce une structure formelle, qui semble, de prime abord, quasi rigoureusement respectée dans l'exécution, mais dont la singularité de ce qui est contenu dans chacun des carrés dément, perturbe, voire annihile totalement la rigueur, au profit de l'inventivité, de la surprise. Kandinsky ne nous convie pas à regarder son cadre, mais ce que l'œuvre convoque de notre faculté d'abstraction - littéralement, notre faculté de nous placer "hors cadre".

Pour moi, je l'appelle "Impression, Carrés et cercles concentriques".

kandinsky_squarewithcircles


Je suis davantage proche de l'assertion d'André Gide (et pourtant... !), affirmant que "l'art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté". Pour ce qui a trait à la poésie, voici comment je l'entends et comme je la mets en pratique.

La poésie est une forme contrainte. Comme toute forme entière, elle a ses limites propres (la frontière du vers), sa matière (les mots). Elle est plus ou moins souple, dense ou ferme. Lutter avec cette matière, par exemple pour y faire entrer d'autres formes et matières, c'est le défi; c'est le jeu !
J'aime penser que la poésie se joue comme on joue d'un instrument de musique.

Organiser du verbiage dans une versification... Essayez, c'est jubilatoire !

Mais pas moyen de prendre des libertés avec cette forme sans la dénaturer, voire la dévoyer. C'est-à-dire, sans la faire tendre vers le récit de fiction, l'exposé, le catalogue, le manuel ou la chanson, même... En revanche, on peut chanter la poésie, ça oui ! C'est juste une façon d'habiller ses formes.

Dès lors, je m'exerce à diverses manières de façonner cette forme. Avec la construction d'un sonnet, d'un acrostiche, jusqu'à la production de vers libres en logorrhée... le cadre est posé, à moi d'en jouer; d'en déjouer les trop fermes structures; d'en rejouer, à loisir, pour mieux les détourner, les académismes contrits; d'y jouer ma partition. Ma façon de partir de la forme pour lui donner l'aspect qui me convient à l'instant où se manifeste en moi le besoin de... donner forme à mes sensations.

C'est connu de tous les enfants : les règles du jeu sont faites pour être contournées, si l'on veut faire, ne fut-ce que subreptiscement, la joyeuse expérience de la liberté. Tuer le jeu, c'est prendre tant de libertés avec son cadre qu'on s'aperçoit soudain ne plus jouer du tout dans la même cour que celle dont nous avions convenu qu'elle serait notre espace de jeu. D'où que transgresser n'est pas tuer... 

D'où que de poétique, ma parole écrite sous cette forme prend un 'L' à la base. Un 'L" pour ludique.
Voici comment s'écrie ma poLétique. Ma règle du "Je".

[propos en construction,
à suivre "Consensus ou audace, ma plume balance"...]

***
Joyeux rappel : "Sur un mur aveugle, le poète non seulement dessine des portes mais en plus les ouvre !", un des Euphorismes de Grégoire Lacroix - 2011, Les éditions Max Milo.

Conclusion
Cet exergue, je le répète partout où je m'installe sur la toile de l'internet en tant que tiniak : "...j'ai la paronomase au bord de l'asyndète". Quid est ? Ben, voyons...

Avec le procédé de la paronomase, j'indique mon goût pour les jeux de mots, les consonances, le décalage entre la chose dite et la même chose écrite... Musique et sonorité chatouillant le subliminal.

Avec celui de l'asyndète, cette dissolution du lien entre deux propositions, j'instille une ouverture, propice à la libre association d'idées, à une lecture intimement personnelle, à une reconstruction du sens rendue possible par son ellipse.

La poésie (selon ma poLétique) me permet d'engager un jeu d'allers et de retours dans la sensation, avec une liberté relative, mais dans un rapport égalitaire et résolument fraternel. 

PoLétiquement vôtre,
David, alias tiniak