Trente-troisième question posée par l'Atelier en question(s) :
"Pensez-vous qu'il soit capable d'aller couper un sapin en forêt ?" 

Voyez plutôt...


Vintage stories : " Sourdes taches "


--Ancienne Villa Siemens, Potsdam, mars 1998.-- 
Les rigueurs de l’hiver prussien n’épargnaient en rien les brumeuses plaines alluviales du Neu Fahrland. La tentative de presqu’île coincée entre les lacs Fahrlander et Krapnitz, au nord de Potsdam, étalait toute sa plate rigidité, sèche, été comme hiver, sous les chaleurs continentales ou les souffles glacés, vomis par la proche Pologne. Le regard y rencontrait, au choix : soit une désolation navrante, soit un romantisme absolument gothique. Un œil daltonien pourrait se contenter de cette platitude, en somme. Rien de bien gai, donc. Sans même évoquer le lourd passé (nazi !) qui entoure le site où se dresse, massive telle une forteresse, l’ancienne Villa Siemens, propriété du Baumann Klan.

Surplombant le Lehnitzsee depuis la pointe orientale de l’austère territoire, le domaine familial comprenait, à l'ouest, les cliniques du Docteur Egel et toute la zone boisée, au sud, ceinturée par son unique accès, le Heinrich-Heine Weg.

Au deuxième étage de l’aile principale, Karl Baumann se tenait au chevet de sa mère, à la condition grabataire, mais d’esprit assez vive encore pour lui dire :
“- Karl, min Sohn*, je t’en avais pourtant averti : cette fichue Française, il te faut la tenir en laisse, sans quoi, après nous avoir dévorés, elle n’ouvrira jamais ses cuisses que pour mieux pisser sur ma tombe !
“- Sei ruhig ! Bleibe ruhig**, Mamma, ironisa Karl, dévoyant les vers du poète Goethe, pour la calmer un peu. Je ne néglige, en fait, rien des agissements de mon épouse au Moyen-Orient…”
“- Crois-tu ! s’irrita sa mère. Je te connais comme si je ne t’avais pas désiré, min Sohn. Tu ne sais rien de ce qu’elle fomente, là-bas, en réalité. Va ! Bouge-toi ! Vas-y ! Rassure-moi, Karl. Je suis si fatiguée…”

Quelques instants après cet échange (“imbécile !”, selon lui), ayant quitté la chambre de sa mère, Karl Baumann se réjouissait de la réponse qui l’attendait sur sa messagerie vocale, lui disant :
“Avec le réseau de l’internet grandissant, monsieur, il vous est désormais, sans encombre, facile de… de… vous rendre où bon vous semble, monsieur… et d’assouvir… euh… vos appétits.”

Pour Karl Baumann, la question ne se posait plus : “Ha ! ha !”
“Ha ! ha !” tapotait-il, sur le front plat de son sort, jadis réchappé de l’oblat qui avait tant menacé son adolescence.
Il prendrait donc pour prétexte de rejoindre son épouse au Moyen-Orient, quand, en réalité, il irait assouvir ses penchants pédérastes sur la côte indochinoise.

“Niam, niam !”
Tapotait-il…
A l’endroit mou de son nombril.

Au même instant, Katia Baumann se tourna vers sa femme de chambre, occupée à sérier, dans son carnet, les soins à lui prodiguer dans les heures à venir.
“- Bette, lui dit-elle, croiriez-vous mon fils, maintenant qu’il est marié, enfin capable de… ?”
Bette l’interrompit sans craindre d’être inconvenante - les deux femmes étant depuis longtemps liées au point d’échanger des propos confidentiels ou intimes :
“- …capable d’aller seulement couper un sapin en forêt à l’approche des fêtes ? Même pour vous ? Non, sûrement pas, madame.
“- Je voulais dire : capable de maîtriser son épouse, précisa la mère (fatiguée ?) de Karl. Par souci de nos intérêts, voyez-vous ?”

En manière de réponse, le froid silence de Bette eut sur Katia Baumann, malgré sa raideur prussienne, bardée d’impunité, l’impact d’une sentence, sans appel.

Katia jeta alors son regard vers la penderie que son fils avait laissée entr’ouverte en partant. Elle vit aussitôt, par défaut, la tenue qu’il y avait prélevée. Celle de son grand-oncle Otto, pendu par les Américains, en 1946.

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***

* en prussien dans le texte : "mon fils".
** Le Roi des Aulnes, Goethe.
"Sois tranquille; reste tranquille..."

 


 


>la suite<
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Pour embrasser tout le fil du feuilleton.


tiniak ©2021 DUKOU ZUMIN &ditions TwalesK


Le feuilleton développe à présent sa DEUXIÈME PARTIE
Intitulée 
"vintage stories", elle opère un retour sur les motivations des personnages, principalement autour de celles d'Anne-Sophie Grangier, mère du personnage central : Sophronyme. 

Le principe de publication demeure le même; il répond aux questions hebdomadaires posées par l'Atelier en question(s), proposé par AnnickSB (que je ne remercierai jamais assez pour cette intiative).